Saint-Jean-d’Acre, dont la reddition fut signée dans la tente du Grand Maître du Temple, Robert de Sablé.

Celui-ci appuya Saladin dans son offre de rachat des trois mille défenseurs. En guise de réponse à cette louable tentative de négociation, l’irascible Richard Cœur de Lion, dans un accès de fureur, fit égorger tous les prisonniers. Ragaillardi par sa stupide cruauté, le monarque remporta victoires sur victoires. Succès qu’il ne put convenablement exploiter et qui ne parvinrent qu’à assouvir sa soif de batailles. Malheureusement pour eux, arrivés aux portes de Jérusalem, les Croisés n’étaient plus en mesure d’occuper durablement la Ville sainte. Saladin consentit cependant une trêve de trois ans et le libre accès à Jérusalem pour les pèlerins venus d’Occident. Entre-temps, le roi de France, Philippe Auguste, ne supportant plus le mauvais caractère de son allié anglais, était retourné chez lui. La montagne ayant accouché d’une souris, il ne restait plus à Richard que de regagner benoîtement ses pénates. Le royal sabreur avait réalisé l’unanimité contre lui. Revêtu du blanc manteau, Il fut contraint de s’embarquer sur un navire du Temple en réclamant au Grand Maître, son ami, une immense faveur en ces termes : " Sire Maître, je sais bien que je ne suis pas aimé, et aussi sais-je bien que si je passe la mer, je n’arriverai jamais que je ne sois mort ou prisonnier. Pour cela, je vous prie de faire préparer ceux de vos frères chevaliers et sergents qui viendront avec moi sur la galère, et ensuite me conduiront jusqu’ en mon pays, comme si j’étais un Templier. "

Saint-Jean-d’Acre

Nous sommes à la fin du 13ème siècle, les Etats chrétiens d’Antioche et de Tripoli ne sont plus qu’un pieux souvenir. Suzerains et vassaux conspirent, se querellent pour une dame, joutent et festoient. Les " grands vizirs chrétiens " voulaient tous devenir calife à la place du calife. Chassez le naturel, il revient au galop… Génois et Vénitiens allèrent même jusqu’à se livrer une bataille navale devant les murs de Saint-Jean-d’Acre. Les TEMPLIERS, le dernier carré occidental sensé de Terre sainte, ne parvenaient plus à maintenir l’ordre. Pour comble de malheur, voici que les Mongols, commandés par Hulagu, petit-fils de Gengis-Khan, attaquent la Syrie. Ce nouvel ennemi des Infidèles fut considéré comme un allié potentiel par une partie des Croisés. Les autres se rangèrent aux côtés des Mameluks. Leur sultan Beybars, aussi efficace, mais nettement moins chevaleresque que son illustre prédécesseur Saladin, écrasa les Mongols. Afin de faire bonne mesure et pour parer à toute éventualité, il se débarrassa aussi de ses nouveaux alliés chrétiens. Comme l‘appétit vient en gagnant, il entreprit de reconquérir tout l’Islam.

Le jeudi 5 avril 1291, le Sultan dispose ses machines de siège et ses deux cent mille soldats (cavaliers et fantassins) sous les remparts de Saint-Jean-d’Acre. Les TEMPLIERS, commandés par leur Grand Maître, Guillaume de Baujeu, aidés de quelques HOSPITALIERS et de troupes auxiliaires ne peuvent lui opposer que huit cents chevaliers et dix mille combattants à pied. Les trente mille habitants étaient des vieillards, des femmes et des enfants, tout à fait inaptes au combat. Face à cette gigantesque disproportion, les défenseurs lancèrent cependant plusieurs charges de cavalerie. En vain. Les assiégeants progressaient inexorablement. Les contre-sapes répondaient tant bien que mal au travail des sapeurs. Quatre énormes balistes, appuyées par une multitude de mangonneaux(*) balayèrent les remparts. Les Sarrasins vinrent à bout des murailles.

Cependant, un côté de la puissante forteresse donnait accès à la plage. Les héroïques défenseurs gagnèrent assez de temps, afin de permettre l’embarquement pour Chypre d’une grande partie de la population. Le Grand Maître et une douzaine de ses chevaliers périrent en attaquant le flot des assaillants qui s’engouffraient par une brèche. Hélas, beaucoup de civils voulurent rester chez eux. Tragique erreur !

Melec-el-Esseraf, le sultan des sultans, accepta une première capitulation honorable. Les premiers Sarrasins entrés dans la ville tentèrent de violer les femmes qu’ils rencontraient. Du coup, les TEMPLIERS n’eurent pas d’autres choix que de s’interposer et tuèrent tous les agresseurs. Le Sultan feignit alors d’accepter une seconde négociation, mais fit décapiter les ambassadeurs envoyés par les défenseurs. Constatant ces odieux méfaits, les chevaliers au blanc manteau, sous les ordres du Maréchal Pierre de Sévry, décidèrent de se battre jusqu’au dernier. Les Infidèles minèrent les remparts et se précipitèrent, tel un raz de marée, par l’ouverture. A un contre vingt et plus, dans un corps à corps désespéré, les vaillants TEMPLIERS vendaient chèrement leur peau, taillant de profondes saignées dans les rangs ennemis. Submergés par le nombre, ils firent mieux que résister en enseignant aux Sarrasins la manière de se battre et de mourir avec panache. Dans un effroyable vacarme, les murs s’effondrèrent et ensevelirent les derniers défenseurs. Rien que pour ce seul baroud d’honneur, ils avaient quand même mis plus de 2000 musulmans au tapis.

La chute de Saint-Jean-d’Acre marqua la fin des Croisades.

La prospérité et le succès des Templiers

La prestigieuse renommée du TEMPLE se retrouve autant dans la paix que dans la guerre. Bien entendu, les combats épiques nourrissent l’imagination des poètes et des enfants (et un peu les adultes aussi…). Quoi qu’il en soit, les populations, qui ne sont pas aussi stupides que certains voudraient le faire croire, comprirent très vite que leur salut ne viendrait que des chevaliers au blanc manteau, véritable incarnation de la chevalerie parfaite.

Hugues de Payens n’avait pas perdu son temps. Par ses nombreux contacts en Europe, il avait considérablement développé les propriétés de l’Ordre.

Ses successeurs vont édifier plusieurs centaines de châteaux et fermes dans toute l’Europe. Ces commanderies admirablement protégées serviront même de gardiennes des trésors royaux, seigneuriaux et religieux. Les " pauvres chevaliers du christ " font creuser des mines, construisent des forges, des ateliers, des manufactures, entreprennent de vastes chantiers, lancent une importante flotte sur les mers lointaines, établissent des comptoirs à l’étranger, font du commerce et ouvrent des banques. Ils ont notamment inventé les chèques et la lettre de change, ce qui évitait les imposants transports de fonds hasardeux. En outre, ils concédaient de nombreux prêts à faible taux d’intérêt, à l’opposé des usuriers de l’époque. Ils étaient les plus puissants banquiers du monde. A la fin des croisades, leur actif est évalué à plus de neuf mille Commanderies et maisons fortifiées, chacune avec ses dépendances agricoles, ses pêcheries, ses forêts et ses péages. Leurs revenus annuels se montent à plus de 300 milliards et, vivant exclusivement des productions de leurs innombrables domaines, ils ne dépensent rien.

Au Moyen Age, les gens pensaient qu’il n’était possible de faire fortune que par la guerre ou la magie. Comme les croisades étaient terminées, les imaginations allaient bon train. Les chevaliers au blanc manteau, tels des militaires professionnels en temps de paix, furent considérés comme inutiles et par conséquent, accusés de se livrer à l’alchimie et à d’autres formes de sorcellerie.

Un exemple de la tolérance des Templiers.

Ousama, ambassadeur de la l’Emir de Damas, écrit : " Lorsque je visitai Jérusalem, j’entrai dans la mosquée al-Aqsâ, qui était occupée par les TEMPLIERS…à côté se trouvait une petite mosquée convertie en église par les Francs . Les TEMPLIERS me l’indiquèrent pour y faire mes dévotions. Un jour j’y entrai pour glorifier Allah. Comme j’étais tourné vers la Mecque pour la prière, un Franc bondit sur moi, me saisit et me tourna la face dans la direction opposée en me disant avec véhémence : " c’est par là que tu dois regarder quand tu pries ! " Les TEMPLIERS se précipitèrent sur le Franc et l’expulsèrent. Ils s’excusèrent pour lui auprès de moi en m’expliquant que l’individu venait tout juste de débarquer en Terre sainte et qu’il n’avait jamais vu personne se tourner dans cette direction pour prier. Quand Ousama parlait des chevaliers au blanc manteau, ils disait :  " mes amis les TEMPLIERS… ".

Beaucoup de gens ignorent qu’à cette époque, une chevalerie musulmane existait également. En véritables chevaliers, les adversaires s’affrontaient en combat violent, certes, mais la haine avait fait place au respect. Au fil des années, ces affinités tissèrent des liens d’amitié entre Chrétiens et Musulmans. A la valeur des armes, s’était substituée la grandeur de l’âme.

Rituel de réception d’un frère au Temple

Cette réception est tellement émouvante qu’elle mériterait d’être retranscrite complètement Malheureusement, nous ne pouvons à nouveau que vous renvoyer à l’excellent ouvrage de Georges Bordonove.

Dans la chapelle d’une Commanderie, tous les frères sont réunis en Chapitre. Le Commandeur demande si quelqu’un s’oppose à la réception de l’ " impétrant " (celui qui demande). Si tous se taisent, il l’envoie chercher et le fait mettre en une chambre proche du Chapitre. En cet endroit, deux ou trois prud’hommes vont lui poser des questions et l’instruire de ce qu’il aura à répondre. Ils insistent sur la dureté de la discipline et des peines qu’il aura à souffrir tout au long de sa vie. S’il persiste dans sa décision, les prud’hommes retournent au chapitre et rendent compte de l’entretien. Le Commandeur demande à ses frères : " Voulez-vous qu’on le fasse venir de par Dieu ? ". L’assistance répond : " faites-le venir de par Dieu. " (il ne s’agit pas d’un ancêtre du célèbre acteur français Gérard Depardieu)

Le nouveau frère entre, s’agenouille devant le Commandeur et dit : " Sire, je suis venu devant Dieu, devant vous et devant les frères, et vous prie, et vous requiers par Dieu et par Notre-Dame, que vous m’accueilliez en votre compagnie et dans les bienfaits de la Maison, comme celui qui à tout jamais veut être serf et esclave de la Maison. " (N’oublions par que ce nouveau frère est déjà chevalier séculier, donc noble.)

Le Commandeur répond d’un air un peu incrédule : " Beau frère, vous requérez bien grande chose, car de notre religion vous ne voyez que l’écorce qui est par dehors. Car l’écorce est telle vous nous voyez avoir beaux chevaux et belles robes, et ainsi vous semble que vous serez à votre aise. Mais vous ne savez pas les forts commandements qui sont par dedans : car c’est une grande chose que vous qui êtes sire de vous-même, deveniez serf d’autrui. Car à grande peine, vous ne ferez jamais à votre désir : si vous voulez être en la terre qui est en deçà la mer, l’on vous mandera au-delà ; si vous voulez être en Acre, on vous mandera en la terre de Tripoli, ou d’Antioche ou d’Arménie… ou en plusieurs autres terres où nous avons nos maisons et possessions. Et si vous voulez dormir, on vous fera veiller ; et si parfois vous voulez veiller, on vous commandera d’aller reposer en votre lit… Quand vous serez à table, que vous voudrez manger, on vous commandera d’aller où l’on voudra, et vous ne saurez jamais où. Maintes fois vous devrez entendre des réprimandes. Or regardez, beau frère, si vous pourrez souffrir toutes ces duretés. "

Si, malgré cette mise en garde, le nouveau venu dit : " oïl (oui), je les souffrirai toutes s’il plaît à Dieu ", le Commandeur précise encore : " Beau frère, vous ne devez pas requérir la compagnie de la maison pour avoir seigneuries ni richesses, ni aise de votre corps, ni honneur. Mais vous la devez requérir pour trois choses : l’une pour éviter et laisser le péché de ce monde ; l’autre pour faire le service de notre Seigneur ; et la troisième pour être pauvre et faire pénitence en ce siècle, afin de sauver votre âme ; et telle doit être l’intention pour laquelle vous la devez demander. "

Le dialogue entre le nouveau venu et le Commandeur continue sur le même ton, pendant quelques instants. A la suite de quoi, le Commandeur lui demande de sortir en ajoutant :

 "  priez Notre Seigneur qu’il vous conseille." 

Pendant ce temps, le Commandeur s’adresse à ses frères : " Beaux Seigneurs, vous voyez que ce prud’homme a grand désir de la compagnie de la maison, dit qu’il veut être tous les jours de sa vie désormais serf et esclave de la maison. Et je vous ai demandé que, si l’un d’entre vous connaissait un empêchement à ce qu’il ne dût être frère droiturièrement, il le dise, car ensuite il serait trop tard. "

Il répète sa question : " voulez-vous qu’on le fasse venir de par Dieu ? " L’assistance accepte et envoie des prud’hommes chercher l’impétrant.

Le Commandeur renouvelle sa question, le nouveau venu répond : " Sire, oil, s’il plait à Dieu. "

Alors le Commandeur invite l’assistance à se lever et à prier  et le chapelain récite l’oraison du Saint-Esprit. Le Commandeur ouvre les Evangiles et les remet au nouveau venu, toujours à genoux, en lui disant : " Beau frère, les prud’hommes qui vous ont parlé, vous ont assez questionné ; quoi que vous ayez répondu, ce sont paroles vaines, et nous ne pourrions, ni vous-même en avoir grand dommage. Mais voyez ici les saintes paroles de Notre Seigneur ; des choses que nous allons vous demander, dites-nous vérité, car, si vous en mentiez, vous en seriez parjure et en pourriez perdre la maison, dont Dieu vous garde. "

Le Commandeur pose ensuite six questions dont nous faisons grâce aux lecteurs.

La cérémonie continue par les promesses que doit tenir le nouveau venu, dont voici l’une d’entre elles : " Promettez à Dieu et à Madame Sainte Marie que jamais vous ne serez en lieu ni place où nul chrétien soit opprimé à tort et à déraison, ni par votre force ni par votre conseil ? " Le nouveau venu répond : " oïl Sire, s’il plaît à Dieu. "

Le moment de la réception est enfin venu. Le Commandeur la prononce selon le formulaire indiqué dans les Retrais (règlement) : " Et nous, de par Dieu et de par Notre Dame Sainte Marie, et de par notre père l’apostole (le pape), et par tous les frères du Temple, nous vous accueillons à tous les bienfaits de la maison qui ont été faits dès le commencement et qui seront faits jusqu’à la fin, et avec vous votre père et votre mère et tous ceux que vous voudrez accueillir de votre lignage. Et vous aussi, vous nous accueillez en tous les bienfaits que vous avez faits et ferez. Et nous vous promettons du pain et de l’eau, et la pauvre robe de la maison, et de la peine et du travail en suffisance. "

Le Commandeur revêt le nouveau frère du manteau de l’Ordre. Quelques paroles sont encore prononcées. Un TEMPLIER est né !

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