Un peu de tenue


Jean-Pierre Sultan

 

 

 

Que tombent enfin les vieux murs
qui nous séparent,
Et qu’à force d’amour s’élèvent ceux
qui nous protègent de l’indifférence.

 

 

Samedi 22 avril 2000

 


Pour mon père et pour ma mère,
à qui je dois tout et plus encore.

 

 

 

Chapitre premier

 

 

 

- Retourne à ton poste !


- Papa j’ai peur, je crois qu’il va se passer quelque chose, je le sens, je le sens ! annonça Oystrack en secouant la tête, semant dans la lumière déjà chaude du matin un halo de pollen qui poudrait son visage enfantin, blanc comme sa Russie natale.

- Je te dis de retourner à ton poste et arrête de m’appeler papa ! C’est vrai quoi, se dit le Caporal Chef Germain du vingt-deuxième régiment d’artilleurs, pourquoi papa ? Est-ce que ce type me prend vraiment pour son père ? Besoin de sécurité ?

Pour le moment en tous cas il n’y avait pas de quoi s’affoler, se disait le jeune caporal, en regardant s’éloigner le deuxième classe Oystrack, courbé sous le poids de son sac, nuque cassée, cou allongé vers le sommet de la butte, réajustant pas à pas la position de son casque trop grand à la sangle trop lâche, protection dérisoire contre la peur d’avoir mal.

Sauf si tu crains les fourmis rouges ou les aoûtats, ajouta pour lui-même le caporal, brusquement secoué d’un rire nerveux, bête, pour tenter de chasser cette ombre, cette apparition tenace, ce frisson étrange. Puis, s’efforçant de dissiper l’impression de malaise et comme pour en avoir le cœur net, il se gratta longuement l’oreille, fermant à moitié les yeux pour essayer d’imaginer l’avenir, de flairer dans l’air parfumé de ce beau matin d’été les signes extérieurs de la paix, qui pourraient, lui aussi le rassurer.

Parce que, pour ce qui était des frisés, ni le Caporal-Chef Germain, ni aucun des deux autres types sous ses ordres, envoyés en avant poste, ici, à la lisière de ce bois pour surveiller les lignes ennemies, n’en avaient vu ni la moustache, ni l’ombre d’un casque.

- Qu’est-ce qui lui prend à Popof, lança Morisset, il a vu le diable ?

Morisset était un grand type un peu voûté, au visage rouge. Sa voix rocailleuse du Tarn redoublait les consonnes et posait sur chaque voyelle un accent circonflexe comme autant d’hirondelles.

La cigarette était vissée en permanence au coin de sa bouche. Une de ses bretelles pendait sur le côté de son pantalon d’où sortait sa chemise de drap blanc. Comme chaque matin il cirait ses bottes avec un soin méticuleux.

De son bras gauche entièrement chaussé de la botte graissée de noir, il désignait au loin le soldat Oystrack qui prenait, en haut du promontoire, la position allongée du guetteur.

- Eh Germain tu vas pas le laisser nous gâcher les vacances ?

Fais quelque chose. C’est toi le chef. C’est vrai quoi, un type comme ça vous démoralise tout un régiment.

- Laisse, dit Germain, il est pas tranquille, ça doit être le dépaysement. Et puis d’abord je te rappelle qu’on n’est pas en vacances. On est en mission. C’est ça le plan du lieutenant, on a été choisi pour ouvrir l’œil. Alors ouvre l’œil et ferme un peu ton bec, parce que s’ils arrivent, les Fritz, t’auras pas l’air ballot avec tes manches retroussées et ta Gauloise dans la bouche. Ah tu feras moins le malin ! C’est la guerre, merde, un peu de tenue !

- Quoi la guerre ? Quelle guerre ? Tu les vois toi les ennemis ? Tu veux tirer sur quoi ? Les corbeaux ? Ah ! si seulement on pouvait chasser un peu, j’ai vu un faisan ce matin près de la clairière. Au moins huit livres, ajouta-t-il engloutissant d’un geste gourmand son festin imaginaire avec la brosse à reluire qu’il tenait dans l’autre main.

- Ca suffit, Morisset, arrête tes âneries, un coup de fusil et on est tous repérés. Même une cigarette normalement t’as pas le droit. La nuit ça se voit à des kilomètres et le jour...

- Oui ben moi faut que je fume sinon je déprime. Douze jours qu’on est dans ce petit bois à attendre le déluge ou je ne sais quoi.

- Mais bon sang , Germain, réfléchis un peu, ils viendront pas les boches, ils sont pas fous, ils savent bien qu’on les attend.

- Ils savent à qui ils ont à faire. Ils se souviennent de la dernière. Non moi je te le dis tout net...

Morisset n’eut pas le temps de finir sa phrase.

Dans la seconde qui suivit, on vit se découper, nettement sur le sommet de la butte, la silhouette agitée du jeune russe, revenant précipitamment sur ses pas en dévalant la colline, le casque de travers, les doigts largement écartés de chaque coté de son visage ahuri, comme pour boucher ses oreilles, les coudes bien au-dessus, semblant invoquer les divinités païennes de la forêt des Ardennes tirées de leur paisible sommeil, et, vol-planant sur ce dernier instant d’humanité, au-dessus d’Oystrack comme la chevelure d’une Gorgone d’acier, une escadrille d’avions allemands passa en rase-mottes au-dessus de la scène.

Tornade hurlante, vrombissement d’hélices, ailes déployées au plumage croix-gammé, c’était comme s’il pleuvait des météores de trouille, de panique, de terreur sur les trois hommes .

- Vite, à l’abri ! réussit à crier Germain.

Comme des fous ils regagnèrent leur bivouac, renversant les gamelles du petit déjeuner juste pris, piétinant sans le voir le poste de radio avec lequel ils devaient signaler au lieutenant tout indice sur les intentions ennemies.

L’urgence était d’assurer la sécurité de la patrouille pensa Germain en ramenant les branches au-dessus de la tranchée.

Recroquevillé sous son casque Germain essayait de compter les avions. Mais les salves des mitrailleuses rendirent bientôt tout décompte impossible.

Tout à coup, le vacarme cessa et fut suivi d’un ronronnement sourd et progressif, comme à l’approche d’un train.

- C’est quoi ce bruit ? chuchota Oystrack en hachant chaque mot.

- Tais toi, bon dieu ! lança Morisset. Puis, avec dans la voix comme l’annonce solennelle d’une catastrophe inéluctable, il ajouta:

- Les v’la !


***




Chapitre deux
 
 
Blottis dans leur alcôve végétale les trois hommes essayaient d’entrevoir à travers les branchages la cause de ce grondement qui continuait d’enfler.
Soudain la terre se mit à résonner sous eux, comme un effroyable gong frappé en cadence d’un martèlement rauque.
Brusquement le sol bougea, fissurant les parois de la tranchée, faisant surgir des profondeurs les fourmis, les blattes, tout un peuple souterrain dérangé par la folie des hommes.

- Des chars, ils ont des chars ! déclara Morisset.

Le caporal de son côté semblait encore refuser de comprendre quand, les coudes au sol, ses deux mains enfouies dans son visage il entrevit les cadavres d’une cohorte de fourmis qu’il venait de piétiner. C’est alors qu’il réalisa ce qui les attendait.
Oystrack le devança :

- Ils vont nous écrabouiller, papa.

- Bon Dieu, faut pas rester là ! lança Germain.
 
Morisset intervint :

- T’es pas fou ? Si on sort ils nous tirent comme des lapins, et si on reste ils nous passent sur le corps. Merde merde merde !
Maintenant les premiers chars approchaient, abattant sur leur passage les grands chênes centenaires qui s’affalaient à grand fracas.
Dans la tranchée la poussière volait de toutes parts.
Germain sentait dans sa bouche le goût âcre de la terre qui crissait sous ses dents.

Oystrack pleurait en silence, tandis que Morisset attendait la fin du monde.
Tout à coup un choc effroyable retentit. Un tronc énorme s’abattit au-dessus de leurs têtes, coiffant leur abri dans un claquement sourd, comme on ferme une tombe.

Le noir, le silence et bientôt le sommeil.


* * *

 


 

Chapitre trois



Un gazouillis de petites flûtes chatouillait son oreille engourdie.

De l’épaule gauche il chassa la démangeaison.

Deux joyeux rossignols répondaient aux trilles stridulantes d’une fauvette. A ces trois voix aiguës s’ajoutaient en cadence les appels malins d’une pie toute proche, l’ensemble formant un subtil quatuor à becs.

Public privilégié de ce merveilleux concert, quelque part entre ciel et terre, Germain s’accrochait aux dernières notes de cette belle cantilène, suspendues dans l’air comme le vol d’un ange.

Il revenait à la vie comme on sort du coma.

De l’épais brouillard de sa mémoire s’échappait des bribes de conscience qui montaient à la surface comme des bulles de souvenirs.

Ou pouvait-il bien être ?

Ah ! Oui, ce chant d’oiseaux. Par la fenêtre de la classe. L’école communale. C’est calcul mental. Au coup de règle sur le bureau il faut lever son ardoise et montrer sa réponse. Zut ! j’ai encore faux. Germain, à quoi rêves-tu encore ?

Oh ! oui je rêve, j’ai vingt ans, je suis avec toi mon amour ma princesse, les yeux tout la-haut, le coeur chaviré, ma main dans la tienne, allongé à tes côtés, nous guettons ensemble dans l’espace immense les étoiles filantes qui cinglent dans la nuit.

Mais pourquoi cette main rigide et glacée ?

L’étoffe épaisse qui la prolonge ne contient plus qu’un bras inerte.

Retour effroyable au présent. Ce jeune garçon à ses côtés, ce corps sans vie.

Oystrack, mon garçon mon frère, que venais tu faire dans cette guerre ?

Pourquoi toi ? Pourquoi si vite et sans un mot, sans un adieu ?

Poussé par une soudaine colère vengeresse, Germain chercha dans la pénombre de l’abri souterrain son autre camarade. Pas de Morisset. Personne.

Ou était-il passé ?

Il se décida à risquer la tête à l’extérieur.

Avec la plus grande précaution il dégagea quelques branches alourdies de terre qui s’éboula au fond de la tranchée déclenchant en surface une douche aveuglante de soleil.

La main en visière sur le front pour affronter la clarté soudaine, comme le périscope d’un sous-marin, il jeta un regard circulaire autour du trou.

La forêt semblait dévastée de toutes parts.

Partout les troncs brisés ,les moignons de branches saignant de sève, les racines dressées découvrant les plaies béantes de la terre.

Tout à coup il le vit. Là, tout près, à quelques pas de l’abri, Morisset se tenait à genoux, assis sur ses talons, serrant fièrement contre son coeur la deuxième botte qu’il était allé récupérer au péril de sa vie, au prix de sa vie. Héros inutile d’une conquête dérisoire, seule sa chemise tachée de rouge trahissait le sacrifice d’un homme courageux, grandi et figé dans la mort.

Germain se mit à pleurer en silence. Longuement, dignement, il pleura la perte de sa jeunesse, de son innocence, de sa pudeur. Il pleura la fin de l’été, l’approche du redoutable hiver des souffrances à venir, la venue sur terre de la bête immonde, l’agonie des illusions et des autres martyrs.

 
***



Puis il se leva et, résigné à suivre son destin, il marcha vers le sud à la recherche de son bataillon.

Dix sept jours plus tard, après avoir traversé du nord au sud un pays aussi dévasté que la forêt des Ardennes qu’il avait laissée derrière lui, le caporal chef Germain rejoignit enfin son régiment à la frontière espagnole.

 


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